Le cours de morale a-t-il encore un avenir ?

Le cours de morale a-t-il encore un avenir ? Nos deux interlocuteurs lèvent les yeux au ciel et achèvent leur petit mouvement synchronisé par une même oscillation négative de la tête.

Le premier : « Houla… » L’autre : « Non, c’est foutu… »

Ils sont profs de morale, parlent de façon anonyme et parient donc que leur cours va s’effacer de l’enseignement officiel où il fut longtemps une alternative (neutre) au cours de religion (catholique, musulmane, juive, protestante et orthodoxe) que l’école publique doit offrir à ses élèves.

Tout a démarré en 2015, quand la Cour constitutionnelle a décrété que la morale était un cours, non plus neutre, mais « engagé ». Elle a donc prié la Communauté française de permettre aux élèves de s’en faire dispenser et de lui créer une alternative neutre. Celle-ci a pris le visage d’une éducation à la philosophie & citoyenneté (EPC).

Le système retenu : la religion/morale est ramenée de 2 à 1 heure par semaine et tous les élèves ont 1 heure d’EPC. Celui qui veut être dispensé de la religion/morale aura 2 heures d’EPC.

L’EPC s’est installée au primaire en octobre 2016 et elle apparaîtra au secondaire en septembre 2017.

Qu’est-ce que cela a donné au primaire ? Les parents ont boudé l’option EPC 2 heures (elle n’a été choisie que par 7 % des élèves). Ils ont en général souhaité que leur enfant conserve 1 heure de religion/morale (auquel cas s’applique la formule EPC 1 heure). Bref, la religion/morale a (bien) supporté le choc.

Qu’est-ce que cela va donner au secondaire ? Les parents viennent d’être questionnés sur leur choix. Le résultat global de la consultation sera connu dans quelques semaines. On s’attend à un verdict plus ou plus similaire.

Mais les profs de morale sont inquiets. Ils se disent qu’il ne faudra pas longtemps avant que leurs élèves (et leurs parents) saisissent que l’EPC est (fort) proche de la morale et que, tant qu’à faire, autant choisir l’EPC 2 heures. On peut présumer que la religion résistera à la concurrence de l’EPC. La morale, c’est moins sûr.

Pénurie d’enseignants

Un autre phénomène risque de jouer. On sait que l’EPC sera enseignée par les maîtres de religion/morale – pour eux, c’est un moyen de compenser la réduction de moitié de leur cours. Là, ils vont devoir signaler à leur école s’ils préfèrent enseigner la religion/morale ou l’EPC. Difficile de préjuger mais les échos qui remontent du terrain signalent que les profs de morale devraient opter en masse pour l’EPC. Parce qu’ils voient ce cours comme un clone (quasi) parfait de la morale. Parce qu’ils estiment être les mieux placés pour l’enseigner (souvent régents en morale ou diplômés en philo, ils sont les mieux titrés). Parce qu’ils ont bien senti que la morale, réduite à 1 heure, risque de prendre l’eau. Et parce que beaucoup d’écoles ne cachent pas leur préférence pour l’EPC 2 heures (par conviction et/ou parce que confectionner des horaires avec des blocs de 2 heures est plus facile qu’avec des miettes de 1 heure).

Bref : les profs de morale, chaque fois qu’ils le pourront, devraient migrer vers cette EPC, au détriment d’un cours déjà touché par la pénurie et que semblent bouder les jeunes vocations. Interpellée par Valérie De Bue (MR) et Christos Doulkeridis (Ecolo), Marie-Martine Schyns (CDH), la ministre de l’Education, a livré des chiffres concernant les jeunes profs de morale (ancienneté inférieure à 1 an et 7 mois). Ils signalent que les écoles peinent à trouver des profs munis des titres requis (ou apparentés) et qu’elles doivent souvent se rabattre sur des non-qualifiés (en tout cas non qualifiés pour la morale), lesquels sont 19,4 % en primaire, 26 % au secondaire inférieur et 36,4 % au secondaire supérieur.

La crise des vocations, Jonathan Fischbach, prof de morale et animateur d’enseignons.be, la confirme, au bilan de récentes visites dans des hautes écoles pédagogiques de Liège et Namur. « Les candidats sont très peu nombreux. Les autres ont bien compris que la morale, réduite à une heure, sera un cours minorisé qu’on organise en fin de journée ou le mercredi après-midi. »

A la Haute école Bruxelles-Brabant, on a bien constaté un fléchissement de l’intérêt pour la morale en 2016-2017 à la section pédagogique Defré (Bruxelles) mais on hésite à tirer des leçons définitives. « C’est un peu tôt… »

De toutes parts, on pressent en tout cas que, dans un délai assez bref, les étudiants en haute école, qui auraient pu autrefois choisir la morale, préféreront l’option EPC que le supérieur ne manquera pas de développer (une telle option sera organisée, dès la prochaine rentrée, à la Haute école Bruxelles-Brabant).

C’est flambé, la morale ? « Houla… »

PIERRE BOUILLON

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